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Richard Hakluyt - Navigations, Voyages, Traffiques and Discoveries of the English Nation, 10
Un de la troupe commenca la premier, et il but a son compagnon, selon l'usage du pays. Celui-ci en fit de meme pour son suivant, et ainsi des autres. Nous bumes de cette maniere, et sans manger, pendant fort long-temps. Enfin, quand je m'apercus que je ne pouvois pas continuer davantage sans m'incommoder, je les suppliai a mains jointes de m'en dispenser; mais ils se facherent beaucoup, et se plaignirent, comme si j'avois resolu d'interrempre leurs plaisirs et de leur faire tort.
Heureusement il yen avoit un parmi eux qui etoit plus lie avec moi, et qui m'aimoit tant qu'il m'appeloit kardays, c'est-a-dire frere. Celui-ci s'offrit a prendre ma place, et a boire pour moi quand ce seroit mon tour. Cette offre les satisfit; ils l'accepterent, et la partie continua jusqu'au soir, ou-il nous fallut retourner au kan.
Le chef etoit en ce moment assis sur un siege de pierre, et il avoit devant lui un fallot allume. Il ne lui fut pas difficile de diviner d'ou nous venions: aussi y eut-il quatre de mes camarades qui s'esquiverent; il n'en resta qu'un avec moi. Je dis tout ceci, afin de prevenir les personnes qui, demain ou un jour quelconque, voyageroient, ainsi que moi, dans leur pays, qu'elles se gardent bien de boire avec eux, a moins qu'elles ne veuillent etre obligees d'en prendre jusqu'a ce qu'elles tombent a terre.
Le mamelouck ne savoit rien de ma debauche. Pendant ce temps il avoit achete une oie pour nous deux. Il venoit de la faire bouillir, et, au defaut de verjus, il l'avoit accommodee avec des feuilles vertes de porreaux. J'en mangeai avec lui, et elle nous dura trois jours.
J'aurois bien desire voir Alep; mais la caravane n'y allant point et se rendant directement a Antioche, il fallut y renoncer. Cependant, comme elle ne devoit se mettre en marche que deux jours apres, le mamelouck fut d'avis que nous prissions tous deux les devants, afin de trouver plus aisement a nous loger. Quatre autres camarades, marchands Turcs, demanderent a etre des notres, et nous partimes tous six ensemble.
A une demi-lieue de Hama, nous trouvames la riviere et nous la passames sur un pont. Elle etoit debordee, quoiqu'il n'eut point plu. Mois, je voulus y faire boire mon cheval; mais la rive etoit escarpee et l'eau profonde, et infailliblement je m'y serois noye si le mamelouck n'etoit venu a mon secours.
Au dela du fleuve est une longue et vaste plaine qui dure toute une journee. Nous y rencontrames six a huit Turcomans accompagnes d'une femme. Elle portoit la tarquais ainsi qu'eux; et, a ce sujet, on me dit que celles de cette nation sont braves et qu'en guerre elles combattent comme les hommes. On ajouta meme, et ceci m'etonna bien davantage, qu'il y en a environ trente mille qui portent ainsi le tarquais, et qui sont soumises a un seigneur nomme Turcgadiroly, lequel habite les montagnes d'Armenie, sur les frontieres de la Perse.
La seconde journee fut a travers un pays de montagnes. Il est assez beau quoique peu arrose; mais par tout on ne voyoit que des habitations detruites. Tout en le traversant, mon mamelouck m'apprit a tirer de l'arc, et il me fit acheter des poucons et des anneaux pour tirer. Enfin nous arrivames a un village riche en bois, en vignobles, en terres a ble, mais qui n'avoit d'autres eaux que celles de citernes. Ce canton paroissoit avoir ete habite autrefois par des chretiens, et j'avoue qu'on me fit un grand plaisir quand on me dit que tout cela avoit ete aux Francs, et qu'on me montra pour preuve des eglises abattues.
Nous y logeames; et ce fut la premiere fois que je vis des habitations de Turcomans, et des femmes de cette nation a visage decouvert. Ordinairement elles le cachent sous un morceau d'etamine noire, et celles qui sont riches y portent attachees des pieces de monnoie et des pierres precieuses. Les hommes sont
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